Pour Laurent de Boissieu, journaliste politique , fondateur des sites france-politique.fr et europe-politique.eu, le constat est sans appel : « Les statistiques officielles ne sont pas dignes d’une démocratie moderne ! ». Analyse de la diffusion des données électorales et politiques en France.

 

 

 

Laurent de Boissieu est journaliste politique au journal La Croix.


Data News: Sur le site Data Publica, seulement 54 jeux de données , concernant les élections et la vie politique, ont été référencés, ce qui semble relativement peu élevé. En tant que spécialiste des données électorales, faîtes-vous aussi ce même constat que les données brutes ne sont pas très disponibles ? Si oui, pensez-vous qu’il s’agit d’une rétention volontaire d’information ou plutôt d’un manque d’intérêt des pouvoirs publiques pour la transparence ?

Laurent de Boissieu : Les données politiques brutes sont très rarement mises en ligne sur les sites publics. Elles ne sont pas pour autant tenues secrètes : mes demandes ont toujours immédiatement reçu une réponse positive du bureau des élections de la Place Beauvau, tout au moins en ce qui concerne les élections récentes. C’est donc, selon moi, moins une question d’opacité que d’indifférence. Les quelques résultats électoraux disponibles sous la forme de tableur sur le site du ministère de l’Intérieur le sont d’ailleurs de façon aléatoire. Unifier la présentation des résultats électoraux et proposer de façon systématique le téléchargement des résultats bruts constitueraient une révolution culturelle qu’en tant qu’utilisateur de ces données et citoyen j’appelle de mes vœux !

 

Parmi les fichiers tableurs que nous avons répertoriés, on constate différents types d’éditeurs : le ministère de l’intérieur pour les élections nationales, le Sénat, les conseils généraux qui diffusent les listes des élus, les préfectures pour les listes des maires et quelques mairies qui diffusent des résultats d’élections (Paris ou Clamart) : donc quasiment tous les organes démocratiques sont représentés mais très peu diffusent : pensez-vous que la mise à disposition de ces informations est devenue un impératif démocratique ?

Mais la quasi-totalité de données que vous citez est déjà présente sur le site du ministère de l’Intérieur ! Il suffirait juste de constituer une base homogène et de proposer des requêtes qui renverraient notamment aux résultats électoraux et élus par nuance politique selon les différents échelons territoriaux (France entière, circonscriptions européennes, régions, départements, circonscriptions législatives, cantons, communes). Pour résumer, au niveau de l’État l’information est globalement disponible mais éparse et inexploitable de façon approfondie.

Au niveau des conseils régionaux et des conseils généraux, en revanche, cette information est souvent bien trop lacunaire : figure bien la liste des élus mais pas toujours leur appartenance politique (nuance politique au moment de l’élection, groupe politique d’appartenance).

 

Faut-il légiférer pour faire entrer la transparence numérique dans les mœurs démocratiques ?

Il me semblerait toutefois disproportionné de légiférer en la matière. Le vrai scandale démocratique, c’est lorsqu’une information est secrète, non quand elle n’est pas disponible sur Internet. Je pense en particulier, pour rester dans le domaine politique, au choix annuel de rattachement des parlementaires dans le cadre du financement public des partis et groupements politiques, dont la publicité devrait effectivement constituer un impératif démocratique…

 

Sur votre site, France-politique.fr, vous avez effectué un travail de collecte impressionnant : avez-vous eu des difficultés pour obtenir toutes ces informations ?

En la matière, mon ambition originelle avec le site France-politique.fr était double. D’une part, retrouver et diffuser des données politiques historiques oubliées. D’autre part, rendre disponibles et compiler des informations davantage disponibles par ailleurs mais inédites sur Internet : ne serait-ce que les résultats des élections présidentielles n’étaient présents nulle part en 2001, lorsque je les ai mis en ligne.

Le travail de collecte des données brutes n’est ni le plus difficile ni le plus long, même si plus on remonte dans le temps plus il demande un véritable travail de recherche dans les archives. Le plus laborieux, c’est en effet le travail de saisie sur tableur des données collectées afin de pouvoir, ensuite, les retravailler puis les exploiter (cartographie électorale, séries statistiques sur longue période, etc.).

 

Les résultats bruts sont parfois compliqués à interpréter : quelles améliorations l’administration pourrait apporter pour faciliter la diffusion et la compréhension de ces fichiers ?

Les données brutes ne sont pas destinées au grand public, mais à un public averti (chercheurs, journalistes, etc.) qui souhaite les utiliser. Le problème essentiel n’est donc pas un problème de compréhension mais de mise à disposition : tout graphique sur un site public pourrait ainsi proposer un lien vers le téléchargement des données brutes utilisées.

 

Enfin pour finir, vous qui êtes un minutieux observateur des données politiques, si vous ne deviez en retenir qu’une, quelle est pour vous l’information majeure qui se dégage de l’ensemble de tous ces scrutins que vous avez répertoriés ?

La principale information, c’est que les statistiques publiques ne disent pas tout ! Pour mon site Europe-politique.eu, je suis fréquemment amené à travailler sur des résultats électoraux provenant d’autres État européens. Or, par comparaison, les statistiques officielles ne sont pas dignes en France d’une démocratie moderne puisqu’elles agrègent les voix de différents partis au sein d’étiquettes arbitraires (extrême gauche, divers gauche, divers droite…). D’où la nécessité, après chaque scrutin, d’affiner les données brutes du ministère de l’Intérieur grâce aux informations récoltées auprès des partis politiques.

 

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